Camargue en féérie

| 6 | LES TROIS ORS BLANCS DE CAMARGUE À l’est de la Camargue coule le Grand Rhône, 90 % du débit du fleuve, si puissant que son dernier pont se situe dans la ville romaine d’Arles, à Trinquetaille. Ensuite, on ne le franchit que quarante kilomètres plus au sud, juste avant la mer, par un bac à moteur, Barcarin, qui relie Fos-sur-Mer, Marseille et PortSaint-Louis-du-Rhône — où se tient chaque année le Festival de la Camargue — au village de corons de Salin-de-Giraud, né de l’industrie salinière à la fin du xixe siècle. Salin-de-Giraud est rattaché administrativement à Arles, ce qui fait de cette dernière la plus grande commune urbaine de France, les Saintes-Maries-de-la-Mer étant la seconde plus grande commune rurale. Trois pôles donc articulent le triangle camarguais : Arles au nord, belle ville de la culture, avec ses musées, les prestigieuses Rencontres photographiques, la tour Luma, d’innombrables vestiges romains ; les Saintes-Maries-de-la-Mer à l’ouest, village du courant romantique devenu une grande station touristique ; Salin-de-Giraud à l’est, isolat surgi des marécages pendant la révolution industrielle, voué il y a peu à disparaître car l’exploitation du sel semblait ne plus avoir d’avenir, et devenu aujourd’hui, au contraire, un pilier de la transition écologique. À l’ouest de cet ensemble, la « Petite Camargue », ou Camargue gardoise, s’étend autour d’Aigues-Mortes. C’est ce monde que Thierry Vezon met en scène dans ses photographies magnifiques : un monde apparemment sauvage, en réalité bâti par l’ingéniosité des hommes. Ainsi, le cheval, le sel et le riz sont les trois ors blancs de Camargue, les trois piliers de l’identité et de la nature camarguaises. Le cheval, et donc ceux qui l’élèvent, car, contrairement à la légende de Crin-Blanc, il n’est nul cheval sauvage en Camargue. Appelés ici manadiers, les éleveurs font naître les blancs chevaux du delta en liberté dans la sansouire. Le poulain de Camargue naît toujours sombre et grandit en blanchissant, comme s’il lui fallait se dissimuler dans l’ombre pour échapper aux prédateurs. Le petit cheval blanc, rustique et courageux, capable d’endurer les dures conditions d’un delta balayé par le vent et infesté d’insectes piqueurs (que les gardians appellent la « mangeance ») est l’indispensable compagnon de la bouvine : la Camargue voue un culte à son taureau aux cornes en forme de lyre, le biòu. Fier cocardier de la course provençale, il n’est jamais, à la différence de la corrida espagnole, mis à mort dans l’arène. On édifie au contraire des tombeaux et des stèles aux plus valeureux. De l’ouest, en Petite Camargue, à l’est du delta du Rhône, à Salin-de-Giraud, où se trouve la plus ancienne arène de Camargue insulaire, construite à l’initiative des Salins du Midi en 1908, jusqu’à Port-Saint-Louis, on célèbre ainsi la bouvine, chantée par Frédéric Mistral, Joseph d’Arbaud et le marquis Folco de Baroncelli. Le riz français ne pousse qu’en Camargue, où les riziculteurs dessalent les terres pour nous offrir la plus précieuse des denrées. Ils transforment les blanches sansouires en fertiles étendues nourricières, arrasent avec l’aide de lasers les sols inégaux pour leur conférer une platitude amphibie, étincelante en hiver quand les nuages se reflètent dans le miroir liquide des eaux,

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