Camargue en féérie

CAMARGUE THIERRY VEZON TEXTE SYLVIE BRUNEL EN FÉÉRIE

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| 5 | CAMARGUE Pour comprendre la richesse et le mystère des photographies de Thierry Vezon, il faut comprendre la richesse et le mystère de la Camargue. Ce delta de 150 000 hectares, le second plus grand de Méditerranée, a été construit par deux fleuves, le Rhône et la Durance, dont l’impétuosité a longtemps terrifié les hommes. En 1856, après de terribles inondations, Napoléon III rend visite aux sinistrés de Tarascon et décide de canaliser les rives du puissant Rhône. Il fait aussi construire une digue littorale pour mettre fin aux submersions marines qui ennoient régulièrement la Camargue et ne permettent qu’une occupation humaine intermittente et précaire. Le Rhône, qui a compté jusqu’à huit bras mouvants, se divise désormais en deux, à Arles. LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER, CAPITALE DE LA CAMARGUE À l’ouest, le Petit Rhône file en méandres paresseux jusqu’à la Méditerranée. À son embouchure se trouve le village des Saintes-Maries-de-la-Mer, ancien repaire de pêcheurs longtemps jugé répulsif, misérable et hostile, jusqu’à ce que le courant romantique du Félibrige de Frédéric Mistral lui confère au début du xxe siècle une identité singulière, celle de capitale de la Camargue, avec son église forteresse, son pèlerinage à sainte Sara, la Vierge noire, qui fait converger vers lui au mois de mai toute la communauté rom d’Europe, et le culte d’un grand homme, ami de Mistral, « lou Marqués ». Le marquis Folco de Baroncelli a en effet forgé l’identité de la Camargue telle que nous la connaissons, inventant il y a un siècle la croix de Camargue, désormais signe d’appartenance omniprésent, faisant accepter en 1934 par l’Église catholique le pèlerinage gitan à Sara. Il a aussi créé la Nation gardiane en 1909 et codifié la tenue des gardians. Le marquis de Baroncelli s’opposait à la modernisation technicienne venue du Nord, célébrant une Provence « authentique », fière de ses traditions et de sa culture, instaurant aux Saintes les Festo Virginenco au cours desquelles des jeunes filles de 15 ans portent pour la première fois le ruban et l’élégante tenue des Arlésiennes. Une des petites-filles de lou Marqués, Monique Bonis, épouse en 1948 un aristocrate nîmois fou de Camargue, Denys Colomb de Daunant, venu s’installer l’année précédente sur ces rivages désolés pour fonder un hôtel pour cavaliers, Cacharel. Passionné de taureaux noirs et de chevaux blancs, Denys invente une histoire qui va faire le tour du monde, Crin-Blanc. Réalisé par Albert Lamorisse, le conte du petit gitan qui apprivoise un étalon sauvage, et préfère disparaître dans la mer plutôt que se résoudre à le voir dompté par des gardians, obtient la Palme d’or du court-métrage à Cannes en 1953 et le prix Jean-Vigo. Ayant fait pleurer des générations entières, il a transformé la Camargue en archétype de nature et de liberté, une terre pleine de mystère qui fascine et envoûte.

| 6 | LES TROIS ORS BLANCS DE CAMARGUE À l’est de la Camargue coule le Grand Rhône, 90 % du débit du fleuve, si puissant que son dernier pont se situe dans la ville romaine d’Arles, à Trinquetaille. Ensuite, on ne le franchit que quarante kilomètres plus au sud, juste avant la mer, par un bac à moteur, Barcarin, qui relie Fos-sur-Mer, Marseille et PortSaint-Louis-du-Rhône — où se tient chaque année le Festival de la Camargue — au village de corons de Salin-de-Giraud, né de l’industrie salinière à la fin du xixe siècle. Salin-de-Giraud est rattaché administrativement à Arles, ce qui fait de cette dernière la plus grande commune urbaine de France, les Saintes-Maries-de-la-Mer étant la seconde plus grande commune rurale. Trois pôles donc articulent le triangle camarguais : Arles au nord, belle ville de la culture, avec ses musées, les prestigieuses Rencontres photographiques, la tour Luma, d’innombrables vestiges romains ; les Saintes-Maries-de-la-Mer à l’ouest, village du courant romantique devenu une grande station touristique ; Salin-de-Giraud à l’est, isolat surgi des marécages pendant la révolution industrielle, voué il y a peu à disparaître car l’exploitation du sel semblait ne plus avoir d’avenir, et devenu aujourd’hui, au contraire, un pilier de la transition écologique. À l’ouest de cet ensemble, la « Petite Camargue », ou Camargue gardoise, s’étend autour d’Aigues-Mortes. C’est ce monde que Thierry Vezon met en scène dans ses photographies magnifiques : un monde apparemment sauvage, en réalité bâti par l’ingéniosité des hommes. Ainsi, le cheval, le sel et le riz sont les trois ors blancs de Camargue, les trois piliers de l’identité et de la nature camarguaises. Le cheval, et donc ceux qui l’élèvent, car, contrairement à la légende de Crin-Blanc, il n’est nul cheval sauvage en Camargue. Appelés ici manadiers, les éleveurs font naître les blancs chevaux du delta en liberté dans la sansouire. Le poulain de Camargue naît toujours sombre et grandit en blanchissant, comme s’il lui fallait se dissimuler dans l’ombre pour échapper aux prédateurs. Le petit cheval blanc, rustique et courageux, capable d’endurer les dures conditions d’un delta balayé par le vent et infesté d’insectes piqueurs (que les gardians appellent la « mangeance ») est l’indispensable compagnon de la bouvine : la Camargue voue un culte à son taureau aux cornes en forme de lyre, le biòu. Fier cocardier de la course provençale, il n’est jamais, à la différence de la corrida espagnole, mis à mort dans l’arène. On édifie au contraire des tombeaux et des stèles aux plus valeureux. De l’ouest, en Petite Camargue, à l’est du delta du Rhône, à Salin-de-Giraud, où se trouve la plus ancienne arène de Camargue insulaire, construite à l’initiative des Salins du Midi en 1908, jusqu’à Port-Saint-Louis, on célèbre ainsi la bouvine, chantée par Frédéric Mistral, Joseph d’Arbaud et le marquis Folco de Baroncelli. Le riz français ne pousse qu’en Camargue, où les riziculteurs dessalent les terres pour nous offrir la plus précieuse des denrées. Ils transforment les blanches sansouires en fertiles étendues nourricières, arrasent avec l’aide de lasers les sols inégaux pour leur conférer une platitude amphibie, étincelante en hiver quand les nuages se reflètent dans le miroir liquide des eaux,

| 7 | tendrement verte au début de l’été, apaisante tache de nature presque beauceronne. Flamants, ibis, cigognes, des milliers d’oiseaux, dont certains sont des nouveaux venus en Camargue, convoitent les grains de riz à peine semés et tous les insectes et les vers auxquels les labours permettent d’accéder… faisant le désespoir des riziculteurs et la joie des ornithologues qui trouvent en Camargue une terre propice à leurs études. À la fin de l’été, une mer d’épis se confond avec les roselières, ondulant dans l’immensité des horizons infinis. Le sel enfin est à la fois la grande menace, venue de la mer et de la terre, qui s’insinue partout, poison quand il fait fleurir de blanches efflorescences qui stérilisent les sols, et une bénédiction lorsqu’il est dompté. Une civilisation du sel est née en Camargue. C’est elle que Thierry Vezon sublime par ses féériques photographies de marais salants. LA CIVILISATION DU SEL Les saliniers sont les moissonneurs de la mer. Ils récoltent, dans les marais salants d’Aigues-Mortes comme dans ceux de Salin-de-Giraud, d’innombrables trésors indispensables à la vie de l’humanité : le sel marin qui nous est vital, la fleur de sel, joyau de la gastronomie qui éclot au cœur de l’été pour orner les meilleures tables, mais aussi les précieuses molécules contenues dans l’eau de mer, devenues indispensables à la transition écologique. Elles sont extraites de ce qu’on appelle les eaux-mères (ce qui reste une fois le chlorure de sodium récolté). Les marais salants sont construits comme d’immenses escargots, avec un réseau de casiers communiquant entre eux par un système complexe de vannes et de portes coulissantes, les martellières. Les Salins du Midi puisent ainsi, à l’aide de grandes roues, l’eau de la Méditerranée pour l’étendre sur de vastes superficies étales, où elle est livrée à l’évaporation. Le soleil et le vent sont les meilleurs amis des saliniers, qui redoutent au contraire la pluie et l’inondation non maîtrisée. Au cours d’un long voyage de plus de quarante kilomètres, les gouttes d’eau se déposent dans des cristallisoirs, où elles revêtent mille livrées différentes en fonction de leur concentration en sel et en d’autres éléments minéraux : chlorure de magnésium, sulfate de sodium, bore… Omniprésents dans notre vie, ces minéraux nous permettent de fabriquer des médicaments, de déneiger les routes hivernales, de fertiliser les champs, de produire du savon, d’adoucir l’eau, de teindre les textiles… il existe ainsi 14 000 utilisations différentes du sel et de ses dérivés ! Ces laboureurs de l’écume que sont les saliniers possèdent un savoir-faire qu’ils se transmettent de génération en génération, avec la fierté de dynasties venues du monde entier : ils sont Grecs, Italiens, Arméniens, Maghrébins, et même Indochinois, réquisitionnés lors la Seconde Guerre mondiale pour les rizières et les fabriques d’explosifs. De nombreuses communautés ont ainsi fait souche dans le creuset camarguais, trouvant dans ces marécages du bout du monde une terre d’accueil dont ils ont épousé les traditions sans renier leur culture. Les paysages qu’ils façonnent de la manière la plus écologique qui soit sont féériques et intrigants, alliance de couleurs et de formes surgies de l’imagination d’un peintre de la nature. Grâce à eux, la Camargue, l’été,

| 8 | voit la vie en rose. La concentration croissante de sel dans les étangs fait proliférer une petite algue réputée depuis l’Antiquité pour ses vertus cosmétiques. Avec cette algue prospère une minuscule crevette, l’Artemia salina, qu’affectionnent les flamants, l’oiseau symbole de la Camargue. Leur poussin, qui naît gris, devient rose en se gorgeant de ces petits crustacés ! Les plus importantes colonies de flamants roses de Méditerranée s’épanouissent ainsi dans les marais salants des Salins du Midi, qui veillent à leur assurer des conditions idéales d’alimentation et de nidification. L’industrie salinière réussit donc le prodige de concilier une biodiversité unique, avec des centaines d’espèces d’oiseaux rares et menacés, des paysages fantasmagoriques qui fascinent, land-art né de la nature et du casier, et un savoir-faire de gestion de l’eau marine qui se révèle aujourd’hui indispensable à la souveraineté française : le carburant de la fusée Ariane et la décarbonation de la zone industrielle et portuaire de Fos-sur-Mer passent par Salin-de-Giraud ! Comme Salin-de-Giraud, le salin d’Aigues-Mortes est un site majeur pour la reproduction des laro-limicoles coloniaux. Huit espèces s’y reproduisent : le Goéland railleur, la Mouette rieuse, la Mouette mélanocéphale, la Sterne hansel, la Sterne pierregarin, la Sterne naine, la Sterne caugek et l’Avocette élégante. Le salin de Peccais à Aigues-Mortes représente aussi le dernier bastion pour la conservation de la petite Fauvette à lunettes en Occitanie : près d’un millier de couples de ces sylviidés menacés d’extinction, inscrits sur la liste rouge des espèces en voie de disparition, y ont trouvé un havre de paix pour nicher. L’ŒIL DU MAGICIEN C’est ce miracle que met en scène Thierry Vezon. Son objectif a su capturer les écosystèmes précieux des marais salants, cette géométrie des casiers qui produit une symphonie d’émeraudes, de roses et de violets, en des formes mystérieuses où la vie et le minéral s’entremêlent à l’ombre des seules montagnes de Camargue, ces blancs terrils de sel qu’on appelle des camelles. Aujourd’hui, la menace climatique fait monter la mer, progresser le sel et se multiplier les risques de submersion. Réguler les entrées d’eau douce ou salée permet de préserver des milieux d’exception. Le peuple des marais trouve ainsi dans cette immense zone humide qu’est la Camargue un sanctuaire auquel les naturalistes sont particulièrement attachés. Nature créée par une culture, la Camargue est un miracle fragile. Sans les agriculteurs pour pomper l’eau douce du Rhône et l’envoyer dans les roubines pour verdir les champs de leur céréale nourricière, sans les saliniers pour entretenir les milieux saumâtres que les flamants roses aiment tant qu’ils ont cessé de migrer, sans les manadiers pour élever noirs taureaux et blancs chevaux sur les pâturages dessalés par le riz, la Camargue se muerait de nouveau en cette terre stérile et salée régulièrement ennoyée, retournant à l’état de pauvreté insalubre qui était le sien au xixe siècle, avant que Napoléon III n’empêche par les digues les divagations du puissant fleuve et les submersions qui rendaient inhabitable le delta. Cette magie des paysages et des patrimoines nés de l’ingéniosité et du courage des hommes, il faut rendre hommage à Thierry Vezon d’avoir su, par son art et son regard, nous la restituer.

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| 10 | LE MAGICIEN D’UN PAYS MAGIQUE Voici ce qu’est Thierry Vezon. À travers son objectif, la Camargue se pare de ses plus beaux atours. Le flamant rose a la grâce effilée d’un oiseau de verre juché sur un improbable filament. Les chevaux jaillissent des flots, créatures mythiques nées de l’écume et du vent. Ce pays d’ombre et de lumière, de vent et d’argent, d’étang et de ciel, cette terre d’oiseaux, de chevaux et de taureaux, royaume du sel qui trace ses efflorescences à la surface des marais, dessinant ses arabesques en de curieuses fantasmagories, palette de couleurs géométrie des formes. Le sel. Poison qui stérilise ? Ou bénédiction qui sauve ? Petite algue rose Flamants par milliers Cristaux d’argent Remparts contre la mer Diamants étincelants Le sel omniprésent Dessine la Camargue Pays de Crin-Blanc. CHAQUE PAGE EST UN TABLEAU En feuilletant ce livre, c’est une explosion de couleurs et de formes qui vous saute au visage. Chaque page mériterait de devenir un tableau. Chaque page est un tableau. Thierry Vezon a su saisir l’âme de la Camargue, delta né du Rhône et de la Durance, triangle de territoire à peine émergé et toujours en construction, où la terre et la mer se mêlent en une longue étreinte amoureuse. Qui va gagner dans ce corps-à-corps façonnant des paysages mouvants ? La mer recouvrira-t-elle demain la Camargue, puisqu’elle s’élève et que le delta s’affaisse ? Ou bien la société des hommes, qui, depuis des millénaires, compose avec les forces de la nature, construisant de patients ouvrages pour résister encore et encore, saura-t-elle sauver le delta du Rhône de la submersion annoncée ? C’EST AUX CAMARGUAIS DE DÉCIDER Et ils sont si attachés à leur patrimoine, à la bouvine, à la Nation gardiane, à la beauté de leur pays, qu’ils veulent à tout prix le préserver. Ce que Thierry Vezon met en scène, c’est la beauté d’un territoire conçu par les hommes, une nature issue d’une culture, monde aujourd’hui menacé et qu’il faut à tout prix préserver. Tout y passe par le sel.

| 11 | MAGIE DES MARAIS SALANTS Entre le pays des hommes et le royaume des mers s’étendent des limes. Ce sont les marais salants, miracles façonnés par l’intelligence de ceux qui sont capables de moissonner la Méditerranée pour en tirer des perles d’argent. L’histoire des marais salants est indissociable de celle de la Camargue. Ils en font la richesse. Milliers d’oiseaux, milliers de couleurs Poudroiement, flamboiement, scintillement La Camargue se pare d’une livrée unique Que l’œil du photographe permet de saisir Dans son infinie diversité. Pour moissonner les marais salants, il faut toute l’intelligence des hommes. Leur savoir-faire et leur labeur harassant. SEULE L’ALLIANCE DU SOLEIL ET DU VENT Fait éclore les marais salants En une succession de cadeaux précieux. D’abord l’algue rose, qui nourrit la crevette Et illumine les plumes des flamants Dans les cristallisoirs explose la vie. LA VIE EN ROSE Une symphonie de rose ! L’été flamboie C’est le temps de la fleur de sel Or blanc prisé par les plus grands chefs. Avec l’automne s’élèvent les blanches camelles, Ces terrils blancs de Camargue. SEL QUI SAUVE Sans le précieux diamant blanc, tout se gâte. Notre organisme en contient 250 grammes. Le sel, c’est la vie. Il sauve et sublime les aliments Rend fou le cheptel, qui en est friand. L’hiver, il faut lutter contre le froid, La neige, l’embâcle, le désastre, C’est le sel de déneigement. Mais le coffre-fort recèle d’autres trésors ; Avec le sel, l’eau de mer contient Bien d’autres molécules, Rares et précieuses, Que la transition écologique Rend désormais indispensable. Feuilleter ce livre, c’est entrer dans la magie.

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