Camargue en féérie

| 8 | voit la vie en rose. La concentration croissante de sel dans les étangs fait proliférer une petite algue réputée depuis l’Antiquité pour ses vertus cosmétiques. Avec cette algue prospère une minuscule crevette, l’Artemia salina, qu’affectionnent les flamants, l’oiseau symbole de la Camargue. Leur poussin, qui naît gris, devient rose en se gorgeant de ces petits crustacés ! Les plus importantes colonies de flamants roses de Méditerranée s’épanouissent ainsi dans les marais salants des Salins du Midi, qui veillent à leur assurer des conditions idéales d’alimentation et de nidification. L’industrie salinière réussit donc le prodige de concilier une biodiversité unique, avec des centaines d’espèces d’oiseaux rares et menacés, des paysages fantasmagoriques qui fascinent, land-art né de la nature et du casier, et un savoir-faire de gestion de l’eau marine qui se révèle aujourd’hui indispensable à la souveraineté française : le carburant de la fusée Ariane et la décarbonation de la zone industrielle et portuaire de Fos-sur-Mer passent par Salin-de-Giraud ! Comme Salin-de-Giraud, le salin d’Aigues-Mortes est un site majeur pour la reproduction des laro-limicoles coloniaux. Huit espèces s’y reproduisent : le Goéland railleur, la Mouette rieuse, la Mouette mélanocéphale, la Sterne hansel, la Sterne pierregarin, la Sterne naine, la Sterne caugek et l’Avocette élégante. Le salin de Peccais à Aigues-Mortes représente aussi le dernier bastion pour la conservation de la petite Fauvette à lunettes en Occitanie : près d’un millier de couples de ces sylviidés menacés d’extinction, inscrits sur la liste rouge des espèces en voie de disparition, y ont trouvé un havre de paix pour nicher. L’ŒIL DU MAGICIEN C’est ce miracle que met en scène Thierry Vezon. Son objectif a su capturer les écosystèmes précieux des marais salants, cette géométrie des casiers qui produit une symphonie d’émeraudes, de roses et de violets, en des formes mystérieuses où la vie et le minéral s’entremêlent à l’ombre des seules montagnes de Camargue, ces blancs terrils de sel qu’on appelle des camelles. Aujourd’hui, la menace climatique fait monter la mer, progresser le sel et se multiplier les risques de submersion. Réguler les entrées d’eau douce ou salée permet de préserver des milieux d’exception. Le peuple des marais trouve ainsi dans cette immense zone humide qu’est la Camargue un sanctuaire auquel les naturalistes sont particulièrement attachés. Nature créée par une culture, la Camargue est un miracle fragile. Sans les agriculteurs pour pomper l’eau douce du Rhône et l’envoyer dans les roubines pour verdir les champs de leur céréale nourricière, sans les saliniers pour entretenir les milieux saumâtres que les flamants roses aiment tant qu’ils ont cessé de migrer, sans les manadiers pour élever noirs taureaux et blancs chevaux sur les pâturages dessalés par le riz, la Camargue se muerait de nouveau en cette terre stérile et salée régulièrement ennoyée, retournant à l’état de pauvreté insalubre qui était le sien au xixe siècle, avant que Napoléon III n’empêche par les digues les divagations du puissant fleuve et les submersions qui rendaient inhabitable le delta. Cette magie des paysages et des patrimoines nés de l’ingéniosité et du courage des hommes, il faut rendre hommage à Thierry Vezon d’avoir su, par son art et son regard, nous la restituer.

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