L’Aigoual roi des Cévennes
© Alcide, 2026 11 rue Marc-Sangnier 30900 Nîmes Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. ISBN 978-2-37591-118-1 DU MÊME AUTEUR JEAN-PAUL CHABROL, HISTORIEN Ma petite histoire des Cévennes, Alcide, 2025. Les Cévennes, montagne refuge et rebelle 1939-1945, Alcide, 2024. Stevenson, son voyage dans les Cévennes en 50 questions, Alcide, 2024. Les Cévennes en 70 dates, Alcide, 2023. La légende de la Vieille Morte, Alcide, 2023 Modestine raconte Stevenson en Cévennes, Alcide, 2023. Les huguenots, une histoire illustrée par Samuel Bastide, Alcide, 2022. Les galères et les galériens huguenots de Louis XIV, Alcide, 2022. Marie Durand et les prisonnières de la tour de Constance, Alcide, 2021. 7 récits d’évasion, Alcide, 2021. Sur les traces de la Bête du Gévaudan, Alcide, 2020. L’invention des Cévennes, Alcide, 2020. Les Camisards et la conquête de la liberté de conscience, Alcide, 2019. La Bête des Cévennes et la Bête du Gévaudan en 50 questions, Alcide, 2018. L’assemblée trahie, les larmes de sang, Alcide, 2016. L’ABCdaire des Cévennes, Alcide, 2016. Le prophétisme en 40 questions, Alcide, 2014. Barre-des-Cévennes, la cité des foires, Alcide, 2013. L’Atlas des Camisards, Alcide, 2013. La Michelade, un crime de religion, Alcide, 2013. L’affaire du Magistavols, aux sources de la révolte camisarde, Alcide, 2012. Rolland l’insoumis, Alcide, 2012. Jean Cavalier, une mémoire lacérée, Alcide, 2010. La guerre des Camisards en 40 questions, Alcide, 2010. Abraham Mazel, le dernier Camisard, Alcide, 2009. Élie Marion, le Camisard aux semelles de vent, Alcide, 2008. FRÉDÉRIC CARTIER-LANGE, ILLUSTRATEUR Ma petite histoire des Cévennes, Alcide, 2025. La fabuleuse histoire de la soie en Cévennes, Alcide, 2025. Le légionnaire romain à la conquête d’un Empire, Alcide, 2024. Les Cévennes, montagne refuge et rebelle 1939-1945, Alcide, 2024. Stevenson, son voyage dans les Cévennes en 50 questions, Alcide, 2024. Les Cévennes en 70 dates, Alcide, 2023. Les arènes de Nîmes et les amphithéâtres romains, Alcide, 2023. La légende de la Vieille Morte, Alcide, 2023. Modestine raconte Stevenson en Cévennes, Alcide, 2023. Les Gaulois du Sud, Alcide, 2022. Les galères et les galériens huguenots de Louis XIV, Alcide, 2022. Pour tout comprendre aux jeux languedociens, Alcide, 2021. Marie Durand et les prisonnières de la tour de Constance, Alcide, 2021. Sur les traces de la Bête du Gévaudan, Alcide, 2020. Jules César, une vie de conquêtes, Alcide, 2020. Saint Louis, Aigues-Mortes et les croisades, Alcide, 2020. Les Camisards et la conquête de la liberté de conscience, Alcide, 2019.
JEAN-PAUL CHABROL FRÉDÉRIC CARTIER-LANGE jeunesse L’Aigoual roi des Cévennes
« L’Hort de Dieu », d’après la carte de Cassini du xviiie siècle, avec l’orthographe de l’époque 4
Chapitre I Le géant des Cévennes 5
Aigoual, un nom d’origine « barbare » On s’est longtemps interrogé sur la signification de ce nom. Parce que cette montagne est l’une des plus arrosées de France, beaucoup ont pensé qu’Aigoual tirait son nom du mot occitan aiga qui veut dire eau en français. L’Aigoual serait donc la « montagne de l’eau ». C’est ce que l’on appelle un « faux ami ». En effet, la plus ancienne forme écrite en latin du nom Aigoual est mons Aigoaldi, autrement dit montagne d’Aigoald. Les savants qui étudient l’origine des noms de lieux – les toponymes – ont montré qu’Aigoald est un nom de provenance germanique. Or, entre le vie et le viie siècle, deux peuples « barbares », les Wisigoths et les Francs, se sont disputé les Cévennes. Un faux-ami. Un mot qui ressemble à un autre dans une langue différente, et dont le sens n’est pas le même. L’Hort de Dieu. Le mot occitan « hort » vient du latin hortus qui signifie jardin. L’expression jardin de Dieu, synonyme de paradis, est énigmatique. Elle désigne probablement un lieu où les plantes, bien exposées et bien arrosées par la pluie ou une source, prolifèrent en abondance. 6
Au début du viiie siècle, les Francs ont chassé les Wisigoths du Sud de la Gaule et les Cévennes sont passées sous leur domination. Aigoald serait le nom propre d’une personne (un seigneur ?) propriétaire d’une terre ou d’un habitat, aujourd’hui disparu, situé sur cette montagne. Au fil du temps, Aigoald s’est transformé en Aigoual. Aigoual a longtemps désigné la forêt plus que le sommet. Au xvie siècle et même jusqu’au xviiie siècle, le nom d’« Hort de Dieu » désignait l’ensemble du massif, comme le montre la reproduction de la carte en début de chapitre. Les « barbares ». Les Francs et les Wisigoths sont deux peuples dits « barbares » car originaires de régions situées au-delà des frontières de l’Empire romain. Ils se sont installés en Gaule au ve siècle, avec l’autorisation du pouvoir romain. Progressivement, les Francs se sont emparés de la quasi-totalité de la Gaule en soumettant d’autres peuples barbares, dont les Wisigoths. 7 Le géant des Cévennes
Une montagne qui partage les eaux Malgré l’altitude modeste de son sommet (1565 m), l’Aigoual a tous les caractères d’une montagne : son climat ; une masse qui barre l’horizon ; des pentes plus ou moins fortes ; une étendue délimitée par des vallées, et même des chalets ! L’Aigoual est parcouru par la ligne de partage des eaux qui sépare les rivières, les unes se dirigeant vers l’Atlantique (à 390 km à vol d’oiseau), les autres dévalant vers la Méditerranée toute proche (à 70 km environ). La plus ou moins grande proximité de l’océan ou de la mer a des conséquences sur la déclivité des pentes. Ainsi, l’Aigoual présente des versants bien contrastés. Ceux tournés vers 8
la Méditerranée se caractérisent par des vallées encaissées ou de profonds ravins, des versants très abrupts et des dénivelés vertigineux. Un bel exemple : 1265 m séparent Valleraugue du sommet de l’Aigoual distant de 6 km seulement ! Les versants nord et ouest orientés vers l’Atlantique montrent des formes plus douces avec des vallées peu profondes aux pentes moins accentuées. En l’absence de pic digne de ce nom (rien à voir avec les aiguilles des Alpes ou des Pyrénées), le « dos » de cette montagne se présente sous l’aspect d’un immense plateau occupé par de vastes croupes vallonnées qui se prolongent jusqu’au Lingas à l’ouest et butent au nord contre les murailles des causses : Noir et Méjean. Un chalet. À l’origine, ce mot de la Suisse romande désigne une maison d’altitude en bois dans laquelle on fabriquait le fromage, le fameux gruyère. Puis, la mode du chalet s’est répandue partout dans le monde aux xixe et xxe siècles. Cette construction est devenue le symbole de l’art de vivre montagnard. Le Lingas. Allongé d’est en ouest, ce massif essentiellement granitique se trouve dans le prolongement de l’Aigoual dont il est séparé par le col de la Serreyrède. Son altitude maximale est de 1445 m. 9 Le géant des Cévennes
L’abîme de Bramabiau, le vieux témoin Le mini-causse de Camprieu est drainé par la rivière du Bonheur qui prend naissance au col de la Serreyrède. Elle plonge sous ce lambeau calcaire pour ressortir un kilomètre plus loin par une résurgence : c’est le célèbre abîme de Bramabiau. Ce canyon souterrain a été parcouru pour la première fois en juin 1888 par É.-A. Martel, le père de la spéléologie française, en compagnie de huit compagnons dont Louis Armand – ce dernier découvrira, en 1897, l’aven qui porte toujours son nom, sur le Causse Méjean, au-dessus de Meyrueis. 10
L’abîme de Bramabiau illustre la complexité du relief du massif de l’Aigoual, essentiellement composé de granits, de schistes et de calcaires. Les granits proviennent des couches profondes de la terre. À l’origine, les schistes sont des roches formées au fond des mers que des centaines de millions d’années ont fait remonter à la surface pour former de très hautes montagnes. Avec le temps, l’érosion les a usées et les a transformées en plateaux arrondis. Puis, à l’époque tertiaire (entre -66 et -2,6 millions d’années), schistes et granits ont été en partie recouverts par une nouvelle mer au fond de laquelle des sédiments calcaires se sont déposés. La mer s’est retirée et a laissé place aux grands causses (calcaires) qui bordent l’Aigoual et au mini-causse de Camprieu. C’est le paysage que nous connaissons aujourd’hui. É.-A. Martel (1859-1938). Il est considéré comme le fondateur de la spéléologie moderne. Il commence sa carrière de spéléologue en 1888 à Bramabiau et en 1890 à la grotte de Dargilan. Cette même année, il publie un livre à succès, réédité jusqu’à nos jours, Les Cévennes et la région des causses où il révèle à un très large public les richesses paysagères et souterraines de la région. Édouard-Alfred Martel Bramabiau. En occitan, brama signifie beugler ou mugir. Le mot fait allusion au mugissement de l’eau dans l’abîme en période de crue. « Biau » est une déformation du mot occitan biòu qui signifie bœuf en français. Bramabiau peut se traduire par le « bœuf qui mugit ». 11 Le géant des Cévennes
Le sommet de tous les dangers Sur les hauteurs de l’Aigoual règne un climat extrême que l’on a du mal à imaginer du fait de la faible altitude. Sa première caractéristique est une forte pluviosité : il tombe en moyenne 2 mètres d’eau par an, avec d’importants écarts d’une année sur l’autre. Ces précipitations font de l’Aigoual un château d’eau. Formant une barrière, le massif bloque les masses d’air humide en provenance de la Méditerranée et de l’Atlantique. Ces déluges, responsables de graves inondations, sont aujourd’hui appelés « épisodes cévenols ». Deuxième caractéristique liée à l’humidité de l’air, le nombre de jours de brouillard : 241 par an. Troisième caractéristique : le vent. Rarissimes sont les jours où l’air est calme. Quelques records. — En 1916, les dépôts cumulés de givre ont atteint 8,96 m, entraînant la destruction des poteaux télégraphiques et téléphoniques ! — En février 1956, il a fait -28° ! — En novembre 1967, on a relevé des vents de 335 km/h avec des rafales dépassant les 360 km/h ! 12
Quatrième caractéristique : le froid. Il gèle en moyenne 144 jours par an. Dès l’automne et jusqu’au printemps, la neige recouvre fréquemment le sommet de l’Aigoual. Du Moyen Âge jusqu’à la fin du xixe siècle, l’enneigement pouvait durer jusqu’à 6 mois selon les années ! Janvier 1876, une avalanche à Valleraugue. « Trois hommes de L’Espérou, venus à Valleraugue pour faire des courses, décidèrent de remonter chez eux dans l’après-midi. Vers 17 heures, ils firent une pause au village de la Pénarié et repartirent malgré les conseils de passer la nuit à cet endroit. À 20 heures, une énorme masse de neige les précipita dans un ravin et les recouvrit d’une couche de 2 mètres d’épaisseur. » Janvier 1899 13 Le géant des Cévennes
Une vue à 360° sur un quart de la France ! Quel belvédère ! Le panorama de l’Aigoual est exceptionnel, au point d’inciter le Touring-Club de France à installer une table d’orientation dès 1908. Depuis, le sommet a attiré une foule de visiteurs dont le nombre n’a cessé d’augmenter. Par temps clair, on peut voir la mer Méditerranée ou les Alpes et admirer un splendide lever de soleil. Le Touring-Club de France (1890-1983) est une association qui a beaucoup œuvré pour le développement du tourisme. En Cévennes, elle a été très active aux côtés du Club Cévenol. 14
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Chapitre II Une histoire en quelques dates Les grandes périodes de l’histoire humaine 17
Un peuplement ancien dans les vallées et sur les versants Comme partout ailleurs en Cévennes, l’occupation humaine du massif remonte au Néolithique (6000 à 2300 ans environ av. J.-C.). C’est seulement au Moyen Âge, avec la croissance de la population, que le peuplement devient plus dense, notamment dans les vallées et sur les versants. Les plantations de châtaigniers se multiplient. Les fruits de cet arbre ont longtemps nourri les habitants. Ce peuplement est d’abord constitué de bourgs qui ceinturent le massif : au sud, Valleraugue ; au nord-ouest, Meyrueis, au pied des causses ; à l’ouest, Camprieu ; à l’est, SaintAndré-de-Valborgne et Les Plantiers. Au milieu du xixe siècle, Valleraugue comptait un peu plus de 4 000 habitants. Elle était renommée pour ses filatures de soie. La ville la plus importante et la plus proche de l’Aigoual est Le Vigan, longtemps considérée comme la principale porte d’entrée du massif. Type d’habitation du Néolithique Châtaignes 18
À ces localités, s’ajoute un semis de villages, de hameaux et de mas isolés, accrochés aux versants de la montagne. Les plus hauts villages, au-delà de 1000 mètres d’altitude, sont Camprieu, Cabrillac et surtout L’Espérou à proximité du col de la Serreyrède à 1300 mètres. Près de Camprieu, le prieuré de Notre-Dame du Bonheur, probablement fondé au xiie siècle, offrait l’hospitalité aux voyageurs de passage qui allaient de Valleraugue à Meyrueis. L’ensemble de cette zone a atteint son apogée démographique au milieu du xixe siècle avant de connaître une forte dépopulation jusqu’aux années 1970. Prieuré de Notre-Dame du Bonheur Paysans au Moyen Âge 19 Une histoire en quelques dates
Berger récupérant du migou Le royaume des bergers Au-dessus de la zone de peuplement permanent, se découvre un autre monde, celui où le vent hurle à travers les landes et les bois. À la belle saison, il est occupé par les « bergers transhumants ». La transhumance consiste à conduire, à la veille de l’été, des troupeaux de la plaine languedocienne vers les vastes et fraîches étendues herbeuses de l’Aigoual. Ils n’en redescendent qu’au début de l’automne. Les chemins qu’ils empruntent s’appellent des drailles. Les bergers « estivent » dans des bergeries ou dans des cabanes mobiles en planches. La nuit, leurs troupeaux dorment à l’intérieur de parcs en bois pour les protéger des loups et pour récupérer le migou, les déjections des moutons qui servent d’engrais aux paysans. 20
L’estive. Ce mot vient du latin aestivus qui signifie saison d’été. Il désigne un pâturage de montagne où l’on met les bêtes pendant cette période car la sècheresse qui sévit alors dans la plaine y raréfie les ressources en herbe. Trois grandes drailles traversent l’Aigoual, conduisant les moutons de la région des garrigues vers les pâturages de la montagne. En provenance du col de l’Asclié, la draille de Margeride passe par Aire-deCôte. Après un croisement au col de la Serreyrède, les deux autres se dirigent vers l’Aubrac. En provenance de Valleraugue, la première, par Cabrillac, franchit le col de Perjuret qui relie l’Aigoual au causse Méjean. La seconde vient du Vigan, monte à l’Espérou puis se dédouble en deux branches qui se rejoignent à Meyrueis. La première branche, appelée la draille du Parc-aux-Loups, longe la vallée du Bonheur tandis que la seconde, la draille du Calcadis, suit la crête qui domine le Béthuzon. L’origine de ces chemins moutonniers est débattue par les historiens. Les uns pensent qu’elle remonte au Néolithique tandis que d’autres affirment qu’elle est médiévale. 21 Une histoire en quelques dates
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