MAISON ROUGE DANIEL TRAVIER
À mon père Louis Travier et à mes frères Jean et Jacques qui ont acquis Maison Rouge en 1966 et avec qui j’ai œuvré en ce lieu, dans l’entreprise familiale, durant plus de trente ans. Tel on voit l’industrieux insecte qui produit la soie, quand il arrive au terme de sa carrière, choisir dans la bruyère la place où il filera son tombeau, tel le sage, au terme de ses ans, se retire en un lieu tranquille pour se préparer à la mort. Privat Joseph Claramont Pelet, comte Pelet de Lozère (1785-1871), protestant natif de Saint-Jean-du-Gard, plusieurs fois ministre sous la monarchie de Juillet. Pensées morales et politiques, 1873.
Acquise en 2002 par la Communauté d’agglomération du Grand Alès (Alès Agglo), Maison Rouge a fait l’objet d’une importante restauration patrimoniale, d’une extension contemporaine et de l’aménagement des extérieurs afin de recevoir les collections du Musée des vallées cévenoles. Ce nouveau musée de société a ouvert ses portes au public en septembre 2017. (Photographies © Michel Verdier). 6
Maison Rouge est particulièrement remarquable dans l’ensemble des filatures cévenoles. Elle est d’abord représentative de la typologie dominante des filatures de grande capacité de la région d’Alès, à savoir de longs bâtiments très éclairés par des baies en plein cintre. Elle est ensuite exceptionnelle par les soins architecturaux et ornementaux qui y ont été apportés. Enfin, son histoire illustre l’intégralité de l’épopée de la filature industrielle de la soie en France. C’est le premier site à avoir adopté, avant 1809, le procédé technique qui a permis l’industrialisation du tirage de la soie. Ayant cessé son activité en 1965, c’est aussi la dernière filature de soie française. Pour toutes ces raisons architecturales et historiques, elle a été inscrite en 2003, dans sa totalité, terrains et bâtiments, à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Maison Rouge est implantée au cœur d’un des centres les plus actifs du tirage de la soie en Cévennes. En 1856, à l’apogée de la production française de soie, Saint-Jean-du-Gard, rassemblant une population de 4450 habitants, comptait 23 filatures employant 1090 femmes et 150 hommes. On y a identifié trente-neuf sites de filatures ayant travaillé de manière non concomitante entre la fin du xviiie siècle et les années 1950. La filature Maison Rouge proprement dite, que l’on visite de nos jours, fut achevée en 1838. C’est un vaste édifice rectangulaire de 11,4 m sur 50 m, pour une hauteur de 12,2 m, à deux niveaux éclairés par des baies cintrées. On en compte dix par niveau sur les façades latérales et deux à l’étage sur le pignon nord. Cet éclairement maximal, particulièrement fonctionnel dans le cadre des filatures de soie mettant en œuvre un fil extrêmement ténu, est sans doute leur principale caractéristique. La toiture est à deux versants et croupes, une configuration rare en Cévennes, mais l’élément qu’on remarque d’abord est l’escalier monumental. La cheminée, d’une hauteur de 25 m, en arrière de la façade nord, est la dernière conservée à Saint-Jean-duGard. Au sud de la filature, dominant la rivière, se trouve une éolienne et un salon de thé, vestiges du parc aménagé au milieu du xixe siècle… La dernière filature construite à Saint-Jean-du-Gard par Louis Boudon, en 1882, et dite « La Neuve », transformée aujourd’hui en hôtel. (Coll. AMR-MVC). Filature de Bel-Air, aujourd’hui disparue. (Coll. AMR-MVC). Croupe (façade nord) Versants 7
Maison Rouge, un site évolutif Maison Rouge est davantage un site consacré au tirage de la soie – dont les aménagements ont évolué dans le temps – qu’un simple bâtiment. Un premier atelier, appelé Grande Fabrique ou Maison Rouge, y fut implanté à la toute fin du xviiie siècle et détruit en 1920. En 1838, une seconde filature de grande capacité vit le jour, la Grande Rouge, c’est le bâtiment toujours subsistant et que l’on appelle désormais Maison Rouge. Au début des années 1880, une vaste extension vers l’est, couverte de sheds, a accueilli un atelier de tissage. Cet espace a été rasé en 2014 dans le cadre de l’aménagement du musée. Enfin, en 1900, sur l’emplacement d’une très ancienne petite filature, un nouveau bâtiment fut construit afin de produire une soie particulièrement fine. Il fut désigné sous le nom de Petite Rouge et fut rasé en 1967. Légende 0. La Grande Fabrique ou Maison Rouge, construite avant 1800, rasée vers 1920. 1. La Grande Rouge, 1838. 2. Les sheds, 1881. 3. La chambre chaude. 4. La Petite Rouge, construite en 1900, rasée en 1966. 5. Les bureaux, l’appartement du directeur et la coconnière, après 1880. 6. Le pavillon du gardien, vers 1865. 7. L’atelier d’entretien, bâti sur une ancienne filature. 8. La dépendance de la conciergerie, rasée en 1966. 9. Le salon de thé, après 1852. 10. L’éolienne, autour de 1900. 11. La cheminée, d’abord à section carrée autour de 1857, puis circulaire vers 1900. Chronologie des constructions 0. La Grande Fabrique avant 1800, Molines père. 1. La Grande Rouge, 1838, Molines petit-fils. 11. La cheminée vers 1857, Soubeyrand, puis Tresca vers 1900. 3 & 6. La chambre chaude et le pavillon du concierge, Soubeyrand, vers 1865. 9. Le salon de thé, Soubeyrand, après 1852. 2. Les sheds, Camel Frères et Cie, 1881. 5. Les bureaux, l’appartement du directeur et la coconnière, Camel Frères et Cie, après 1881. 4. La Petite Rouge, société Tresca, 1900. 10. L’éolienne : Camel Frères et Cie, 1881 ou Tresca autour de 1900. Carte postale. Dans la cour, devant l’escalier, les ouvrières trient les cocons (séparent les cocons doubles et ceux qui sont mal formés), c’est la « recette ». (Cliché Gaston Bordarier, coll. AMR-MVC). Quelques repères historiques 9
DES ORIGINES DE LA SOIE AU MOYEN ÂGE 10
DE LA CHINE AUX CÉVENNES I. 11
Carte postale japonaise colorisée. (Coll. MVC). 12
L’art d’élever les vers à soie et de dévider leurs cocons vient de Chine où on le pratique depuis la plus haute Antiquité. Légendes, mythes et traditions racontent comment fut découvert le principe du tirage des cocons, comment le secret de cet art fut jalousement gardé dans cette Chine qui fit de ce matériau sa principale richesse, commercialisant à prix d’or ses soieries, comment enfin ce secret sortit du « pays des Sères », pour gagner les provinces voisines et enfin l’Occident. Tout ce légendaire, qui confine à la mythologie, atteste combien la soie, sa production, son tissage ont fasciné les Chinois. Depuis des millénaires, les activités qui y sont liées jouent un rôle économique de premier ordre et ont marqué la culture de l’empire du Milieu. La soie est entrée dans le panthéon chinois par le biais d’empereurs et d’impératrices qui y ont été célébrés pour leurs découvertes ou actions en la matière, mais aussi pour toute la symbolique qui se dégage des métamorphoses successives d’un processus conduisant d’un papillon, qui n’a rien pour attirer le regard, aux soieries les plus chatoyantes. Dans ses Routes de la soie, Jacques Anquetil rapporte quelques-unes de ces légendes dont celle, parmi les plus célèbres, du mariage de deux divinités : le Bouvier et la Tisserande. « D’un côté le principe masculin, le printemps et l’été, les saisons où les hommes travaillent aux champs ; de l’autre, le principe féminin, l’automne et l’hiver, des saisons où les femmes tissent la soie. La Tisserande est l’étoile “alpha” de la constellation de la Lyre. Elle représente le métier à tisser. Toute l’année, elle tisse assise sur le bord du “fleuve céleste” de la Voie lactée. De l’autre côté se situe la constellation du Bouvier. Celui-ci, attelé au chariot de la Grande Ourse, laboure son champ. » La légende fondatrice Les fouilles archéologiques chinoises mettent souvent à jour dans les maisons, palais et temples, des statuettes d’une jeune fille revêtue d’une peau de cheval, déesse protectrice du ver à soie et du mûrier. La légende raconte qu’une jeune fille déprimait en l’absence de son père retenu prisonnier par une tribu voisine. Elle ne trouvait de réconfort qu’auprès de l’étalon de son père. Désireuse de voir sa fille recouvrer santé et désir de vivre, sa mère promit de la donner comme épouse à celui des jeunes gens qui ramènerait le prisonnier. Aucun n’y parvint. Le cheval qui devenait de plus en plus nerveux rompit ses liens et s’enfuit une nuit pour revenir monté d’un cavalier qui n’était autre que le père de la jeune fille. Elle retrouva sa gaieté ordinaire. Mais l’étalon, lui, devenait de plus en plus farouche, ruait sans que quiconque puisse l’approcher. Alors, la mère se souvint de son serment et raconta l’histoire au père qui tua le cheval, le dépeça et étendit la peau à sécher. La jeune fille se promenait à proximité de la dépouille de 13
l’animal quand un vent violent se leva brusquement, l’enveloppa dans la peau du cheval et les fit disparaître tous deux dans les nues. Quelque temps après, quelle ne fut pas la surprise des parents en découvrant la peau de l’animal accrochée aux branches d’un mûrier et leur fille métamorphosée en chenille à tête de cheval qui, en proie à un appétit insatiable, dévorait les feuilles de l’arbre et grossissait à vue d’œil. Elle grossissait tant qu’elle dut muer plusieurs fois puis, cessant de prendre toute nourriture, elle sécrétait par la bouche un fil continu dans lequel elle s’enveloppa. Quelques jours plus tard, les parents ne trouvèrent plus sur le mûrier que l’enveloppe percée et vide, la peau du cheval aussi avait disparue. Mais la jeune fille leur apparut resplendissante dans les nues, chevauchant l’étalon devenu ailé. Elle leur expliqua qu’elle avait maintenant sa place parmi les déesses en tant que protectrice des arts de la soie qu’elle leur enseigna, celui d’élever les chenilles comme celui d’extraire la soie des cocons qu’elles produisaient, avec pour mission de les transmettre à leur tour. Depuis lors, on vénère et prie dans les maisons les statuettes qui en perpétuent le souvenir. La légende populaire Le livre des Odes de Confucius raconte la découverte du principe de production d’un fil de soie par la princesse Si-Ling-Chi, à partir d’un cocon. Les vers à soie à l’état sauvage vivaient dans les mûriers et y confectionnaient leurs cocons. C’est un de ces cocons qui serait accidentellement tombé dans la tasse de la princesse en train de consommer une boisson chaude. Et c’est en voulant extraire l’intrus de sa tasse, en essayant de l’accrocher avec ses ongles, que la princesse aurait tiré un fil arachnéen. La filature était née, qui devait donner à la Chine un atout économique pour des siècles. Le peuple voua à cette princesse une reconnaissance éternelle en l’élevant au rang de divinité protectrice de la sériciculture et des arts soyeux. Dans le panthéon céleste chinois, elle règne dans la constellation du Scorpion ou maison des vers à soie. Si-Ling-Chi n’était autre que la jeune épouse du premier empereur mythique, l’Empereur Jaune, Hoang-Ti qui vivait vers 2700 av. J.-C., comme le confirment des chroniques écrites vers 2600 av. J.-C. Des fouilles archéologiques récentes ont permis de découvrir, dans des tombeaux proches du lieu de sépulture de l’empereur Hoang-Ti, des fragments de soierie très fine de couleur or et argent. Dans d’autres régions de Chine, on avait déjà trouvé dans les années 1950 des morceaux de tissu de soie que les méthodes de datation au carbone 14 permettaient de situer au troisième millénaire avant notre ère. Dames de cour préparant une soie tout juste tissée. Dynastie chinoise des Song du Nord, début du xiie siècle. Photograph © 2026 Museum of Fine Arts, Boston. 14
Ainsi, légendes et histoire se recoupent pour s’accorder sur une Chine berceau de la soie. Un recueil de rituels, datant d’environ 500 av. J.-C. et traitant notamment de la sériciculture, nous apprend que tous « les fils du ciel et grands feudataires » possédaient dans l’enceinte de leurs palais des mûriers et que leurs épouses s’adonnaient à l’élevage des vers à soie et au tirage de la soie. Le secret Détenteurs du secret de la production de la soie, les Chinois vont le protéger et le conserver le plus longtemps possible. Seuls les tissus finis parvenaient à prix d’or au monde extérieur. La Chine, nommée Sérinde, ou pays des Sères, était protégée par des barrières naturelles comme l’Himalaya ou le désert de Gobi. Pour renforcer sa défense face aux tribus nomades qui la menaçaient au nord, elle construisit au iiie siècle avant notre ère la Grande Muraille. Mais les solutions militaires ne s’avérant pas totalement efficaces, l’empire du Milieu mit au point un système pacifique basé sur des traités et des unions matrimoniales accompagnées de nombreux cadeaux parmi lesquels les soieries jouaient un grand rôle. Les tribus nomades s’en servirent de monnaie d’échange et ainsi, de proche en proche, ces produits parvinrent à des peuples plus à l’ouest pour finalement atteindre l’Occident. Il semble que ce soit durant la période des Royaumes combattants (475 à 221 av. J.-C.) que débuta le commerce de la soie, par la route des steppes. Les conquêtes d’Alexandre le Grand de Macédoine (334 à 329 av. J.-C.) ouvrirent les pistes marchandes du monde oriental jusqu’aux frontières de la Chine. Ainsi, la libre circulation des caravanes venues de l’Altaï et du Turkestan chinois permit les échanges de la vaisselle grecque d’argent contre de la poudre d’or. Après la mort d’Alexandre et malgré les troubles et l’anarchie qui s’ensuivirent, les Perses séleucides devinrent maîtres de ces grandes routes marchandes intercontinentales. De points d’eau en caravansérails permettant repos et sécurité, la route de la soie du côté occidental était prête. En Chine, sous la dynastie des Han (226 à 24 av. J.-C.), les progrès du tissage et de la teinture de la soie furent considérables. Les codes vestimentaires alliant broderies et symbolique des couleurs furent perfectionnés. Les productions furent améliorées. C’est sous cette dynastie que s’ouvrit un commerce fécond de ces soieries entre les Chinois et les Parthes. Ces derniers secouaient le joug des Séleucides pour finalement établir leur propre empire et contrôler une route de la soie enfin ouverte. 15
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La soie à Rome En 115 av. J.-C., le roi parthe Mithridate II reçut la première ambassade chinoise dans sa capitale et conclut avec elle un traité commercial qui lui assurait le monopole de la soie. La bataille de Carrhes, en 53 av. J.-C., qui opposa les Parthes aux légions de Crassus alors gouverneur de Syrie, aurait fait, si on en croit l’historien Florus, découvrir la soie aux soldats romains par le biais des étendards multicolores, étincelants au soleil, des chefs et des cavaliers parthes. C’est donc à partir du ier siècle av. J.-C. que les soieries de Chine parvinrent jusqu’au monde occidental par voie terrestre, franchissant déserts et cols des hautes montagnes de l’Asie centrale, sans qu’un seul commerçant chinois n’ait été en contact avec les destinataires romains. L’usage de la soie se développa à Rome sous le règne d’Auguste (de 27 av. J.-C. à 14 apr. J.-C.). Cette soie était payée à prix d’or, les échanges se faisant poids par poids (les produits s’échangeaient sur la base d’un même poids, par exemple 1 kg d’or pour 1 kg de soie). Toutefois, les tissus importés de Chine, des lampas assez épais, ne correspondaient pas au goût de la mode romaine de l’époque qui recherchait de la transparence. Les tissus étaient démontés et le fil ainsi obtenu, après teinture, était retissé dans l’armure la plus légère possible. Pline raillait ce désir effréné des Romaines pour la soie : « Voilà donc que l’on se met à traverser toute la terre, de bout en bout, et cela uniquement pour qu’une dame romaine puisse exhiber ses charmes sous une gaze transparente. » La législation romaine dut même à plusieurs reprises interdire aux femmes de porter des toilettes de soie jugées trop indécentes. Le secret révélé À propos du vol du secret de la soie aux Chinois, histoire et légendes s’entrecroisent une fois encore. Il est une de ces légendes que l’on connaît grâce aux mémoires d’un pèlerin bouddhiste, Xuan Zang (602-664). Il raconte la ruse employée par une princesse chinoise pour emporter avec elle, loin de son pays natal, au royaume du Khotan (dans le Turkestan, en Asie centrale), le secret si jalousement gardé. C’est La princesse frauduleuse. Une princesse de la Maison impériale de la dynastie des Han (206 av. J.-C. - 618 apr. J.-C.) était promise en mariage au roi du Khotan à qui le céleste empereur avait refusé de livrer le secret de la soie. Ce roi avait chargé son ambassadeur de prévenir la princesse que le royaume du Khotan ne connaissant pas l’art de produire la soie, elle devrait définitivement renoncer aux vêtements et parures qu’elle avait l’usage de porter. Incapable d’abandonner ce luxe, la princesse imagina un stratagème pour emporter avec elle des œufs de Bombyx. Elle les dissimula astucieusement dans le rembourrage servant à bâtir la coiffure de son abondante chevelure et parvint ainsi à tromper la vigilante surveillance des gardes-frontières. Une fresque trouvée dans un tombeau à proximité du Khotan évoque cette légende. Un fragment de cette peinture, conservé au British Museum, montre la princesse tenant une corbeille de cocons, tandis qu’une autre personne désigne de l’index le chignon princier où la graine de ver à soie avait été dissimulée. L’histoire a révélé – de sources écrites comme archéologiques – que cette région du Khotan pratiquait des activités séricicoles et soyeuses au ve siècle. Atlas de cartes marines dit Atlas catalan. Abraham Cresques (1325-1387). Aquesta caravana es partida de l’imperi de Sara (Mongolie), per anar al Catayo (Chine). © BnF/Gallica. 17
Le Bombyx et les graines de vers à soie Le Bombyx mori ou Bombyx du mûrier pond des œufs appelés « graines » eu égard à leur ressemblance avec des semences végétales. Après incubation, sortent de minuscules larves particulièrement voraces qui sont exclusivement nourries avec la feuille de mûrier. Après un mois, les chenilles, ou « vers à soie », cessent de manger et « bavent » un fil de soie avec lequel elles tissent leur cocon dans lequel elles s’enferment. Elles se métamorphosent en « chrysalides » puis en « papillons » ou « imagos » qui pondront à nouveau pour renouveler le cycle. Pour garder le fil de soie intact, il ne faut pas que le papillon perce le cocon pour en sortir. On étouffe donc la chrysalide avant l’apparition de l’imago. Étouffement de la chrysalide, afin de pouvoir filer les cocons non percés. Incubation des graines de ver à soie, de 12 à 15 jours. L'éclosion. La jeune chenille, mesurant environ 3 mm, est noire, couverte de poils. Elle part immédiatement à la recherche de nourriture. La chrysalide. Une fois enfermée, la chenille va perdre une 5e fois sa peau et se métamorphoser en chrysalide. L'accouplement. Il y a des papillons femelles reconnaissables à leur gros abdomen rempli d’œufs et des papillons mâles aux ailes plus larges. La femelle émet des phéromones qui attirent le mâle, l’accouplement se produit et dure plusieurs heures. La ponte. Après l’accouplement, la femelle pond de 400 à 600 œufs (les « graines »). Les papillons, démunis de bouche et de trompe, ne s’alimentent pas. Leur durée de vie n’est que de quelques jours. La 1re mue. 6e jour, fin du 1er âge. La chenille change de peau. Sa longueur est multipliée par 2, son poids par 10. La 2e mue. 11e jour, fin du 2e âge. Sa longueur est multipliée par 5, son poids par 100. La 3e mue. 17e jour, fin du 3e âge. Sa longueur est multipliée par 9, son poids par 1000. La 4e mue. 25e jour, fin du 4e âge. Sa longueur est multipliée par 12, son poids par 2000. La « grande frèze ». 33e jour, fin du 5e âge. La chenille a atteint son plein développement. Sa longueur a été multipliée par 23, son poids par 8000 à 10000. Le cocon. La chenille tend quelques fils désordonnés pour fixer son ouvrage au support et sans interruption, pendant 48 h, décrivant des circonvolutions en 8, elle file son cocon. Il est constitué d’un fil unique continu mesurant de 600 à 1500 m. Si l'on n'étouffe pas la chrysalide, 20 jours plus tard, c’est un papillon qui sort du cocon. Il émet un liquide dissolvant et perce le cocon. En moins d’une heure il sera dehors et pourra déployer ses ailes mais il ne volera pas. La sortie se fait le matin entre 6 et 9 h. La « montée ». La chenille cesse de se nourrir et cherche un support pour filer son cocon. (Photographies © Michel Verdier). 18
Sous le règne de Justinien le Grand, l’Empire byzantin connut son âge d’or. Constantinople devint la nouvelle Rome. La consommation de la soie ne cessa de croître dans cette ville, ne fut-ce que pour la décoration en soieries historiées de ses quelques 400 églises ou monastères. Le Trésor public souffrait d’une telle sur- consommation et Justinien manifesta le vif désir de découvrir le secret chinois. Si l’on en croit Procope de Césarée (mort en 562) dans sa Guerre des Goths, ce serait dans les années 550 que deux moines nestoriens, ou de l’ordre de saint Basile ou peut-être même bouddhistes, auraient rendu visite à l’empereur Justinien pour lui raconter qu’ils avaient résidé dans une région nommée Sérinda où se pratiquait l’élevage du ver à soie. Ils reçurent mission impériale d’y retourner et de ramener à Byzance le secret de la soie. Ils repartirent aussitôt et apportèrent quelque temps après les fameux œufs de Bombyx du mûrier, dissimulés dans leurs cannes de bambou. La Grèce et l’Asie Mineure furent le théâtre premier du développement de cette nouvelle activité. Justinien reçoit des deux moines la graine de vers à soie dans leurs cannes de bambou. On remarque en arrière-plan de la gravure une grande baie ouvrant sur un atelier à la fois magnanerie et filature. Gravures de Galle, d’après des dessins de Jean Stradan (1523-1605), extraites de J.-B. Le Tellier, Bref discours contenant la manière de nourrir les vers à soie, 1602. (Coll. AMR-MVC). 19
Avec ses conquêtes, l’islam allait ouvrir au monde musulman un vaste espace culturel et commercial dont l’axe était la route de la soie depuis la Chine des Tang jusqu’à l’Espagne. Contrôlant les voies terrestres et maritimes, les Arabes devinrent les maîtres de ce commerce et le califat de Bagdad l’un de ses principaux centres. Les besoins textiles grandirent pour satisfaire la cour de chaque calife qui, dès lors, assurèrent le développement de leurs propres productions de soieries. La soie en Europe Pour ce qui est de l’Occident, tandis que les ateliers impériaux byzantins continuaient leur production, c’est à Cordoue et en Espagne du Sud-Est – dont le centre textile était Almerìa – que se développèrent l’élevage du ver à soie et le tissage de la soie sur des métiers à la tire, dont la lointaine origine chinoise remontait à l’époque des Han, vers 200 av. J.-C. Il n’aura fallu « qu’un » millénaire pour que cette technique arrive en Europe : au xe siècle, sous la dynastie des Omeyade, les ateliers de tissage de la soie se multiplièrent à Grenade, Séville, Malaga, Saragosse et l’Andalousie devint la première grande région séricicole d’Europe. En Sicile aussi, passée sous la domination musulmane, la sériciculture implantée par les Byzantins se développa. De Sicile, le travail de la soie gagna la Toscane et sa capitale Lucques devint le premier grand centre de la soie en Italie. On comptait dans cette ville, au début du xive siècle, plus de 2000 métiers que la seule soie produite en Sicile et en Calabre ne pouvait suffire à faire fonctionner. Par l’intermédiaire de Gênes, Lucques s’approvisionnait en soies jaunes provenant des rives de la mer Caspienne, et en blanches de Chine. En 1314, une mise à sac de la ville de Lucques provoqua l’émigration de nombreux tisserands à Venise, plaque tournante du commerce avec l’Empire byzantin, où une tradition de tissage de la soie existait déjà. Venise devint alors un grand centre de production et de négoce de soieries, réputé pour ses velours coupés. Gênes, à la même époque, se spécialisa dans les velours ciselés. Florence enfin, fameuse pour ses tissus de laine, profita aussi des émigrants lucquois au début du xive siècle. La ville se concentra sur les brocarts d’or et d’argent. Bologne et Milan surent quant à elles tirer profit de la guerre opposant Lucques à Florence. Une implantation cévenole ancienne Sous la dynastie carolingienne, souverains, évêques et dignitaires firent usage de soieries. Dans ses écrits, Théodulf (750-821), évêque d’Orléans, proche de Charlemagne et ardent défenseur de l’école, mentionne « les draps de soie, les ivoires de l’Inde, les cuirs de Cordoue, les figures de griffons de l’Asie, envoyés par l’Arabe pervers, que l’on pouvait acheter dans les marchés d’Arles ». C’est le même Théodulf qui apporte la preuve de cette extraordinaire circulation des textiles du monde entier à cette époque. Selon l’usage, il avait choisi une soixantaine de morceaux de tissus « orientaux » qu’il avait fait relier comme intercalaires entre les De Bombyce, « Le ver à soie » « Filles de Sérius*, gloire de ma patrie, Célébrez avec moi les mœurs et l’industrie De l’insecte rampant, qui, du fil le plus beau, Ourdit ses réseaux d’or et se tisse un tombeau. » Premiers vers de De Bombyce de Marc-Jérôme Vida**, Rome, 1527 (et Lyon 1536). Le ver à soie, traduction de Matthieu Bonafous, Paris, 1844. *Sérius est un personnage imaginaire à qui Vida attribue l’introduction du ver à soie en Italie. **Marc-Jérôme Vida (1485-1566) est un écrivain, poète et humaniste italien de la Renaissance, évêque d’Alba. 20
feuillets de son précieux texte enluminé (conservé à Notre-Dame du Puy-en-Velay). On peut y voir des crêpes de Chine, des cachemires brochés, des soieries sassanides et byzantines, des velours coupés… C’est dans le Midi (Languedoc, Provence, Comtat Venaissin, provinces d’expression occitane) que s’implantèrent les premiers ateliers travaillant la soie. Dès 1234, on trouve trace à Marseille d’exportation d’ouvrages de soie des Cévennes (opus sericum Savenarum). Par ailleurs, on sait qu’il y avait un commerce de tissus de soie à Alès en 1247 par une plainte de Guillaume Gobi, bourgeois du roi et gros négociant, contre le sénéchal Pierre d’Athis pour vol de seize draps de soie valant chacun quarante sous tournois. Les recherches de Sophie Desrosiers du CNRS consacrées aux draps de soie dits « d’areste » dont l’origine est espagnole, tendent à montrer que de la seconde moitié du xiie siècle au xive siècle il y aurait eu une production de ces draps en Languedoc, dans les centres de Montpellier et d’Alès. Il s’agissait de soieries médiévales dont l’armure était en chevrons et dont le nom aurait comme origine arista désignant au Moyen Âge les arêtes de poisson. Elle signale diverses mentions écrites notamment un pannum cericum operis de Alesto (pièce de soie fabriquée à Alès) vers 1300 et, dans un inventaire de 1311 du trésor du pape Clément V, des purpure de Alesto et des purpure de opere de Alesto (des pourpres d’Alès ou produits à Alès). Le langage de la soie en Cévennes Quelques éléments de vocabulaire paraissent nécessaires pour interpréter les premières attestations de la sériciculture française et cévenole. Le ver à soie est, on l’a vu, la chenille d’un papillon, le Bombyx mori pour les entomologistes ou Bombyx du mûrier. En occitan, cette chenille pouvait être désignée au xviiie siècle sous le vocable de bèba, ou beaucoup plus couramment de manhan ou manha, en vieux français « magnau » passé dans le langage moderne sous la forme de « magnan ». Pour l’abbé Boissier de Sauvages, l’étymologie de manhan serait dans le verbe manhar, vieux languedocien signifiant manger. Ce qui en dirait long sur l’appétit de la chenille ! Cette interprétation a été réfutée par certains auteurs comme l’agronome Adrien de Gasparin. Pour lui, « magnan » viendrait de mainagium, chose du ménage, de famille. Les vers à soie seraient la « mesnada ou mesnie », la famille, ou bien les « masnats ou maignats », c’est-à-dire les enfants. Manhanarièr ou manhagarièr est l’art d’élever les vers à soie tandis que le manhanièr ou la manhanièra sont les sériciculteurs et la manhagièira, francisé en « magnanerie », désigne le lieu où se pratique leur « éducation » (terme consacré pour désigner l’élevage des vers à soie). Au cours de son cycle, la chenille s’enferme dans son cocon de soie appelé fosèl, du latin follicellus et qui apparaît dans les actes du xive siècle sous la forme folellos ou follellorum qu’il ne faut pas confondre avec folelhis, feuille ou feuillage. Le ver à soie se métamorphose en chrysalide, babòt ou babòta en occitan, avant de devenir papillon. Les œufs du Bombyx, à l’aspect comparable à celui de la semence de diverses plantes, sont désignés sous le vocable de « graines de vers à soie » ou grana. Déjà dans les registres du xive siècle, les œufs de Bombyx sont appelés semen manhacorun ou semus manhator, littéralement semence de vers à soie, ou encore, grana babòtieira, occitan signifiant graine de Bombyx. Dans les textes des xiiie et xive siècles, apparaît le terme trahenderius ou trahendier. Dérivé du verbe latin trahe, is, ere, traxi, tractum qui signifie : traîner, entraîner, tirer à soi, attirer…, trahendier désigne un tireur de soie, celui qui produit un fil à partir de cocons. En occitan, l’art de filer la soie est lo tiratge, la fileuse la tiraira. Les soies grèges sont appelées au xive siècle des filhadis ; les marchands de soie sont des sediers. 21
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